• MAIS OU SONT LES FUNERAILLES D'ANTAN ?

     

    MAIS OU SONT LES FUNERAILLES D’ANTAN ?

    LE DEUIL N’A PAS TOUJOURS ETE UNE CHOSE SIMPLE

     

    A la Toussaint, chaque année, comme chaque automne, les chrysanthèmes refleurissent les tombes dans les cimetières et les familles viennent s’incliner sur la dernière demeure de leurs défunts. Cette cérémonie traditionnelle est, aujourd’hui, une des dernières marques que nous réservons aux disparus.

     

    La mort, en effet, semble de plus en plus faire peur aux humains, au point qu’on l’ignore le plus possible et que les morts s’en vont vers leurs dernières demeures dans l’affliction de quelques-uns, peut être, mais dans l’indifférence de la majorité. Et surtout, en faisant le moins de bruit possible et dans la discrétion la plus totale. Ce ne fut pas toujours le cas, loin de là. Et jusqu’à il n’y a encore guère longtemps, les morts quittaient notre vallée de larmes dans un grand renfort de pleurs, de cris et de marques ostensibles de chagrin. Mais ces manifestations de deuil ont énormément varié au cours des siècles, et suivant les civilisations.

    Dans les peuplades primitives, la mort d’un chef était souvent accompagnée de mises à mort ou de mutilations d’autres membres de la tribu, comme pour accompagner le mort dans l’au-delà. Aux Îles Sandwitch, on continua, pendant longtemps, à arracher une dent à tous ses sujets quand le grand chef mourait et on sait qu’il n’y a pas si longtemps, on immolait encore sur le bûcher les veuves des grands maharadjahs aux Indes, en même temps qu’on incinérait le corps de leurs marins. Heureusement, ces marques extrêmes étaient rares. On se contentait,  souvent, de sacrifices moins spectaculaires, comme chez les Hébreux qui déchiraient complètement leurs vêtements et se couvraient la tête de cendre. Chez les Egyptiens, on préférait se raser les sourcils et se couvrir la tête de terre et de boue. Les Grecs, eux, se coupaient la barbe et les cheveux, tandis que les Romains, en revanche, laissaient pousser l’une et les autres pendant tout le temps du deuil. Les Perses aussi se rasaient entièrement et tondaient, dans le même temps, tous les animaux de leur maison. A Délos, également, on se coupait les cheveux et on les plaçait dans le cercueil autour du défunt. Si le noir nous semble la couleur même de l’affliction par son analogie avec les ténèbres, symboles de tristesse, tous les peuples ne pensent pas de même. Les Chinois préfèrent le blanc car ils croient que les morts, en quittant notre terre, deviennent des génies bienfaisants, ou encore le bleu et le gris. Les Japonais aussi pleurent leurs morts en blanc, car pour eux, paradoxalement, le noir est symbole de la joie. En Turquie, et dans la plupart des pays musulmans, on préfère le bleu ou le violet, au Pérou et en Ethiopie le gris.

    Dans l’ancienne ville d’Argos, on s’habillait de blanc pour honorer les morts et on se livrait à d’interminables festins. Les Egyptiens, eux, revêtaient des vêtements couleur feuille morte, ils couvraient leur poitrine de fleurs et leur visage de boue. Les Perses préféraient le marron. Quant à la Lycie, en Asie Mineure, on y voyait, curieusement, les hommes s’habiller en femmes pendant tout le temps du deuil. Aux Caraïbes aussi, l’accueil de la mort était assez étrange. On s’y coupait également les cheveux et on y jeûnait plusieurs jours, mais après, quand l’âme du défunt avait définitivement quitté la terre, c’était une incroyable débauche à laquelle se livrait toute la population. Les Chinois, eux, montraient davantage de dignité et… de constance. Chez eux, le deuil durait, jadis, trois ans. Et pendant tout ce temps, la vie s’arrêtait pour celui qu’un deuil affligeait. Si c’était un magistrat, il cessait d’exercer ses fonctions ; si c’était un plaideur, il suspendait ses procès. Les époux ne devaient pas avoir de commerce charnel entre eux pendant tout le deuil et les fiancés devaient attendre la fin de ces trois années d’affliction pour se marier. Les Juifs, avaient, autrefois, des manières étonnantes de porter le deuil. Ce deuil durait un an pendant lequel les enfants qui avaient perdu leur père ou leur mère devaient porter sans arrêt les vêtements qu’ils avaient le jour de leur mort, même si ces habits étaient, au bout de l’an, usés jusqu’à la corde. Par la suite, jusqu’à la fin de leur vie, les enfants devaient jeûner le jour anniversaire de cette mort. S’il s’agissait seulement d’oncles, de tantes… ou d’enfants, le deuil des juifs ne durait alors que six mois pendant lesquels ils ne se lavaient pas (!), ne se parfumaient pas, ne se coupaient pas les ongles, ne se rasaient pas et n’avaient aucun commerce charnel les uns avec les autres. Curieusement, pour un mari ou pour une femme, le deuil ne durait qu’une semaine. Mais l’époux ou l’épouse s’enfermait alors seul chez lui et, assis par terre, pieds nus, il se livrait au jeûne et aux pleurs sans discontinuer jusqu’au septième jour.

    En France, les premiers chrétiens trouvaient fort déplacés toutes les marques extérieures déployées par les Juifs ou les Romains pour pleurer leurs morts, et ils enterraient eux-mêmes leurs défunts avec beaucoup de discrétion. Ce n’est qu’à la fin du Moyen Age que l’on vit réapparaître les marques extérieures du deuil, au XIVe siècle et, en particulier, dans l’entourage de la cour. Au début, les rois de France portaient le deuil en violet. C’est Louis XII qui, en 1514, introduisit la mode du noir à la mort de sa femme, la reine Anne de Bretagne. Et très vite, le deuil royal revêtit un apparat proprement démentiel. Les reines de France portaient le deuil de leur mari en robe blanche, c’est pourquoi on les appelait souvent les « dames blanches ». Mais elles devaient vivre une année entières dans une chambre entièrement tapissée de tentures noires. Tout autour d’elles, étaient drapés de noir : les meubles, les fenêtres, les objets usuels et le lit lui-même. Et même les couverts à leur table ne pouvaient être alors que d’ébène du noir le plus profond. Quand elles sortaient, après les quarante jours de claustration obligatoire, leurs carrosses aussi étaient drapés de noir, ainsi que la livrée de tous leurs serviteurs. Au XVIIe siècle, on adoucit un peu cette rigueur extrême et c’est en gris qu’Anne d’Autriche porta le deuil de son époux, Louis XIII. Elle lança, ainsi, la nouvelle mode des chambres de deuils gris perle qui fit fureur. Plus tard, c’est le violet que préféra Louis XIV pour tendre de deuil ses appartements. Ce « deuil » mobilier, comme on l’appelait, disparut pourtant peu à peu et, à la Révolution, dans les familles nobles, quand un membre de la famille mourait, on se contentait de draper de noir les antichambres, tous les sièges et le dessus de la grande porte. Napoléon 1er essaya bien de remettre en vigueur, dans sa famille, l’usage du sévère deuil de la cour. Mais sans grand succès. Le clergé, lui, n’avait vraiment jamais suivi ce déploiement de fastes lugubres. Il ne doit, en effet, porter le deuil que pour le pape et, dans ce cas, les cardinaux troquent leur pourpre pour le violet et les évêques agrémentent le violet de drap noir.

     Dans l’armée, c’est au bras que les officiers portaient le crêpe de deuil et un ruban noir au pommeau de leur épée. Et dans le peuple et la bourgeoisie ? Le deuil était-il réellement suivi ? On peut dire que jusqu’à il y a à peine un siècle, ces marques funèbres furent assez scrupuleusement respectées, surtout dans nos provinces. Avec une hiérarchie très codifiée. On distinguait, ainsi, pour tous les proches (parents, enfants, époux) le grand deuil qui durait un an. Pendant six semaines, les femmes portaient un voile de grand deuil couvrant le visage et un châle de deuil sur les épaules. Pendant six mois, ensuite, elles portaient le même voile rejeté en arrière du chapeau, puis, pendant six autres mois, le voile dit « de côté », accroché en écharpe au côté du chapeau. Après cette année seulement, les veuves ou les orphelins pouvaient commencer à agrémenter leur toilette d’un peu de mauve, de gris ou de violet pendant une nouvelle année. A côté de ce grand deuil existait le demi-deuil de six mois pour les grands parents, les frères et les sœurs ou le petit deuil de trois mois pour les oncles, les tantes, les cousins et les cousines. C’est ainsi que, dans nos campagnes, on voit encore de ces pauvres vieilles qui n’ont guère quitté la robe noire depuis des dizaines d’années car, les deuils succédant aux deuils dans leur famille, elles ont fini par en faire une sorte d’uniforme.

    Aujourd’hui, les marques extérieures du deuil ont pratiquement disparu. On ne voit même presque plus de crêpe au revers des vestons et des manteaux, une fois l’enterrement terminé, et toutes les maisons de coutures spécialisées dans le deuil et le demi-deuil ont fermé leur porte. Pourtant, à la campagne, subsistent encore, dans de nombreux villages, des marques curieuses du deuil. Ce sont les ruches que l’on enrubanne de crêpe noir à la mort de leur maître. Si on oubliait, en effet, de les prévenir ainsi, la tradition prétend que les abeilles pourraient en mourir… ou bien s’enfuir chez le voisin !

     

     

     

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