• NEUF MALEDICTION, HUIT MORTS...

     

    NEUF MALEDICTION : HUIT MORTS !

    A CE POINT-LA, PEUT-ON ENCORE PARLER DE COÏNCIDENCES ?

     

     

    Mai 1955- Comme il est d’usage dans les cours de justice américaines, l’accusée était assise à côté de son avocat, derrière une petite table surchargée par les dossiers de la défense. Sa vie était en train de se jouer et pourtant, elle ne montrait aucun signe d’angoisse ni de nervosité. Son beau visage, aux traits réguliers, auréolé de longs cheveux blonds bien coiffés, était serein. Ses yeux clairs, soigneusement fardés, gardaient une expression lointaine, détachée…

     

    Le jury, qui s’était retiré pour délibérer, rentra dans la salle d’audience. Le public se leva, l’accusée aussi et les douze jurés regagnèrent leurs bancs. Lorsque tous furent assis, le premier juré se mit debout et, dans un silence absolu, annonça le résultat de la délibération. L’accusée, Barbara Graham, était reconnue coupable d’assassinat avec préméditation. Il restait au juge Charles Fricke à lire la sentence. Celle-ci était prévisible, étant donné les conclusions du jury. Bien qu’elle eût clamé son innocence depuis le début du procès, il était impossible de croire à celle de Barbara Graham. D’ailleurs, le procureur général, J. Miller Leavy, avait prononcé un brillant réquisitoire qui ne laissait aucune place au moindre doute. Quant à l’avocat de la défense, Me Jack Hardy, il avait été d’autant moins convaincant que lui-même se rendait compte qu’il plaidait une cause perdue d’avance.

    « Barbara Graham, dit le juge d’une voix forte, vous avez été reconnue coupable de meurtre au premier degré. Cette cour, qui représente le peuple de l’Etat de Californie, vous condamne à être exposée aux gaz asphyxiants jusqu’à ce que mort s’ensuive. »

    Alors, soudain, l’accusée perdit tout contrôle d’elle-même. Elle bondit de sa chaise et hurla :

    « Je suis innocente, vous entendez ? In-no-cen-te ! »

    Elle ressemblait maintenant à une vraie furie. Echevelée, les traits déformés par la colère, l’écume au bord des lèvres, elle se débattait aux mains des gardes qui s’étaient précipités sur elle et essayaient de la maintenir. Ayant réussi à se dégager de leur étreinte, elle se rua sur Jack Hardy, un petit homme chétif, aussi frêle qu’un roseau. Avant même qu’il ait pu esquisser un geste, elle le jeta à terre et se mit à le frapper à coups de pied et à coups de poing.

    « Salaud ! criait-elle, au comble de la rage. Ah ! Tu m’avais promis l’acquittement… Et maintenant, je vais mourir ! Mais tu vas mourir aussi… »

    Dans la salle, c’était un tumulte indescriptible. Le public criait, protestait, des gens montaient sur les sièges pour mieux voir. Perché sur son estrade, le juge Fricke tentait vainement de ramener le silence en la frappant à coups redoublés de son maillet. Enfin, les trois gardes parvinrent à maîtriser la forcenée et la traînèrent vers la sortie. Mais elle avait encore quelque chose à dire. Se retournant vers le tribunal, elle eut encore le temps de crier :

    « Tous ! Je vous maudis tous ! Toi en premier, Jack Hardy, qui m’a si mal défendue… Toi, le juge Charles Fricke, qui m’envoie à la mort… Toi, Miller Leavy, dont le réquisitoire implacable ne m’a laissé aucune chance et aussi ton assistant, Ernest Roll, qui t’a aidé dans cette tâche… » Et pointant son index vers les hommes dont elle voulait encore se venger, elle maudit trois des témoins dont les dépositions l’avaient accablée : John Drew, Wilfrid Upshaw, Herbert Karane, ainsi que le policier qui l’avait arrêtée, Frank Ahearne. Les gardes, enfin, réussirent à l’arracher de la table où elle se cramponnait mais on l’entendit encore crier, dans le couloir, à travers la porte fermée :

    « Vous me suivrez tous dans la tombe… On se retrouvera en enfer. »

    Le calme revint enfin et le public évacua lentement la salle.  La plupart des assistants, encore secoués par le spectacle qui s’était déroulé devant eux, se taisaient, d’autres affectaient de rire, de se moquer de cette malédiction qu’ils déclaraient digne d’un âge où l’obscurantisme faisait la loi. Un mois plus tard, le 3 juin 1955, Barbara Graham, âgée de 35 ans, pénétrait dans la chambre à gaz de la prison de Saint-Quentin, près de San Francisco. Au moment où le bourreau, Harley Teets, lui liait les mains, elle se retourna vers lui, lui cracha au visage et lui lança :

    « Et toi aussi, je te maudis puisque tu es là pour me tuer. Tu ne me survivras pas longtemps, je te le jure. »

    L’expression de ses yeux était telle, à ce moment-là, que l’exécuteur frissonna malgré lui. Pourtant, Harley Teets n’était pas un homme facilement impressionnable. Un mois après, presque jour pour jour après l’exécution de Barbara Graham, les journaux de la Californie du Nord annoncent le décès subit de Me Jack Hardy, terrassé par une crise cardiaque. Il n’avait que 47 ans et son cœur, jusque-là, ne lui avait causé aucun souci. Un an plus tard, Ernest Roll, l’assistant du procureur général, est emporté par un cancer qui s’est déclaré et développé à une vitesse étonnante. Il est le deuxième d’une série qui ne va pas cesser de s’allonger… Au cours des années suivantes, la mort va frapper l’une des personnes désignées par la meurtrière. En 1957, Harley Teets, le bourreau, succombe, lui aussi, à une crise cardiaque. Deux jours auparavant, un examen médical approfondi a confirmé son parfait état de santé. Au mois de février 1958, le juge Charles Fricke disparaît à son tour… Cancer foudroyant. Le même mois, le témoin John Drew se noie dans le Mississipi, le bateau sur lequel il voyageait est entré en collision avec un autre. En mars 1959, Wilfried Upshaw, un autre témoin, est tué dans un accident de voiture, un camion fou ayant percuté son auto dans des circonstances incompréhensibles. 1960… L’officier de police Frank Ahearne, bien que réputé excellent nageur, se noie sur une plage de Californie.

    Sept des hommes maudits par Barbara Graham ont donc disparu en l’espace de six ans. Deux (Jack Hardy et Harley Teets) ont eu des crises cardiaques… Deux autres (Ernest Roll et Charles Fricke) ont succombé à des cancers qui les ont fait « flamber »… Deux autres encore (John Drew et Frank Ahearne) se sont noyés et le dernier, (Wilfried Upshaw) n’a pas survécu à son accident de voiture. Après cela, une accalmie a lieu. Elle va durer quinze ans, jusqu’en janvier 1975. Mais, en décembre 1974, alors qu’il circule à pied dans la périphérie de Los Angeles, le dernier témoin, Herbert Karane, est cueilli sur le trottoir et littéralement coupé en deux par une voiture qui a semblé « surgir du néant » déclarent les témoins et dont le chauffeur a pris la fuite…

    DEUX INFARCTUS… DEUX CANCERS… DEUX NOYADES… DEUX ACCIDENTS MORTELS…

    Seulement, la boucle n’est pas encore bouclée. Un homme est encore en vie : le procureur général J. Miller Leavy. Âgé de 70 ans, il a pris sa retraite dans une petite ville de la Californie.

    « Au début, a-t-il déclaré, personne n’a pris la menace de Barbara Graham au sérieux. Ce n’est que lorsque ce pauvre Jack Hardy est mort que nous avons commencé à nous poser des questions. Moi le premier. Les évènements qui ont suivi n’ont pas contribué à me rassurer. Successivement, j’ai vu disparaître mon adjoint Ernest Roll, un garçon plein d’avenir, ce malheureux Harley Teets et mon vieil ami, l’excellent juge Charles Fricke. Et tous les autres. Je reste le dernier. Je fais de mon mieux pour me raisonner, pour me convaincre que tous ces drames sont pure coïncidence. Rien à faire… J’ai peur. Je ne cesse de penser à cette femme, à sa fureur, à sa volonté de vengeance. C’était un démon, vous savez et je n’ai aucun remords d’avoir participé pour une large part à sa condamnation. Elle était vraiment coupable, elle l’a avoué juste avant de passer à la chambre à gaz. Ce n’est donc pas la crainte d’avoir aidé à commettre une erreur judiciaire qui me tourmente, mais bien la personnalité de Barbara Graham. Après la mort de Jack Hardy, je me suis intéressé à elle, à son passé. J’ai appris qu’elle se vantait d’être la descendante de Bridged Bishop, une des sorcières jugée lors des fameux procès de Salem, en 1692. Peut-être disait-elle vrai… Peut-être était-elle elle-même une sorcière. »

    En Californie, où le procès de Barbara Graham est revenu au premier plan de l’actualité, en 1975, après la mort d’Herbert Karane, l’affaire de la malédiction, comme la désignent les journaux, n’est pas prise très au sérieux. On n’y croit guère… Mais le procureur J. Miller Leavy y croit, lui !

     

    La taverne de l'étrange- 11 janvier 2010


  • Commentaires

    1
    biribibi
    Lundi 11 Janvier 2010 à 18:40
    Passionnant !!
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